Bérénice Coxe-Calatayud a exercé en tant que restauratrice au Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak de 2024 à 2026.

Bérénice, tu es restauratrice à Karnak, comment es-tu arrivée ici ? Quel est ton parcours ?
Je suis arrivée à l’automne 2024 en tant que volontaire internationale du MEAE, statut qui est réservé aux jeunes diplômés de moins de 29 ans. Ces dernières années, le Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak (CFEETK, SCA-MoTA – UAR 3172 du CNRS) a pu bénéficier de ces postes très prisés (un par an) et j’ai moi-même postulé. J’étais déjà venue en stage, je connaissais donc l’endroit. Auparavant j’avais travaillé en tant que conservatrice-restauratrice de sculptures et de céramiques, principalement dans les monuments historiques et pour les objets archéologiques. En France, comme ailleurs dans le monde, les restaurateurs sont une denrée rare et les études sont très sélectives. Il y a très peu de formations : une à Avignon, une à Tours, et deux à Paris, moi je me suis formée à Paris.
Les restaurateurs qui sont passés à Karnak ont très souvent suivi les cours d’Avignon. Tout dépend de la spécialité que l’on choisit et des matières enseignées au moment où l’on suit la formation dans ces écoles. Ayant obtenu auparavant deux concours à Paris, j’ai eu la possibilité de choisir la formation universitaire qui me permettait de faire valoir des équivalences et de mettre en avant une formation davantage pluridisciplinaire. Entre l’Institut National du Patrimoine (INP), qui est la formation grande école, et Paris I, la question de la spécialisation est abordée différemment. J’ai choisi la seconde où l’on pouvait avoir une spécialité et réaliser un stage dans une autre, les professeurs étant même particulièrement favorables à cette manière d’aborder une formation.
À Karnak, le CNRS n’offre qu’un seul poste de conservateur-restaurateur, qui correspond à celui de chef.fe du pôle restauration. Or, les objets sont de natures et de matériaux très divers. On est donc obligé de s’adapter et de sortir de sa spécialité d’origine pour pouvoir tout prendre en charge, avec le soutien des équipes égyptiennes dont les membres bien plus expérimentés ont été formé sur ce patrimoine précis. Le recrutement de Volontaires Internationaux et de stagiaires, aux spécialités différentes, permet aussi d’apporter de nouveaux points de vue et approches enrichissants. Toutefois, en général, mes collègues français et moi-même sommes le plus souvent recrutés avec une spécialité en sculptures ou en peintures murales.

En quoi consiste ton travail au quotidien ?
Je travaille actuellement sur des fragments peints d’époque ptolémaïque, environ 30000 au total, qui proviennent des catacombes osiriennes de Karnak. Les couleurs et les détails sont souvent incroyablement bien préservés, mais assez fragiles. Il y a déjà eu environ 4 campagnes pour les restaurer. Je suis chargée de déterminer, visuellement et grâce aux précédents rapports de restauration, les fragments qui ont déjà été restaurés et ceux qui ne l’ont pas été, le traitement qu’ils ont subi, ce qu’il reste à faire et ce qui nécessite une autre intervention. Je suis actuellement à la fin d’une phase de test et d’observation de deux semaines, et je commence à peu près à cerner quelles sont les zones qui ont été traitées ou pas. Avec mes collègues égyptiens nous avons effectué plusieurs tests de nettoyage, de consolidation, pour voir exactement comment réagissaient les fragments, sachant qu’ils n’ont pas tous été conservés au même endroit, ni dans les mêmes conditions avant qu’on les exhume. Ces fragments ont été découverts pour la plupart au sol, une partie avait été prélevée sur un mur. Les techniques de fabrication ont parfois varié. Tous ces fragments sont donc extrêmement différents les uns des autres et il faut adapter le traitement un peu au feeling, en fonction de ce qu’ils ont vécu. Ça, c’est une partie du travail, et l’autre partie c’est le réassemblage, la suite d’un puzzle qui a commencé il y a plus de 30 ans. La suite du puzzle mais pas la fin !
Laurent Coulon (EPHE / Collège de France), égyptologue en charge du dossier, a fait faire des photos de tous les fragments qui sont soit dans des bacs à sable au sol – pratiques pour faire le puzzle –, soit dans des boîtes empilées. Tout est photographié, la documentation est donc aisément manipulable une fois les fichiers-images disponibles sur l’ordinateur, cela facilite le repérage et les associations. Tout se fait à l’œil et à l’intelligence humaine, pas artificielle ! Avec mon équipe nous prenons chacun une boîte et nous regardons quels assemblages il est possible de faire à l’intérieur ; puis, une fois qu’on pense avoir fait notre maximum, on reprend des photos de chaque boîte. Un tableau est fait en parallèle, cela permet de voir quel schéma se retrouve dans quelle boîte, ce qui « matche » ensemble, etc. On vérifie bien sûr s’il y a possibilité de rapprocher des fragments venant de boîtes différentes. Au fur et à mesure, on réduit le nombre de boîtes, tout en augmentant la surface de fragments reconstituée. C’est un travail de longue haleine. L’objectif n’est pas tant de finir que d’avancer et de quantifier le temps nécessaire, le matériel requis, etc. pour être en mesure un jour de répondre à un appel à financement. Je viens de terminer aussi un projet plus personnel, la restauration d’un linteau de porte du temple oriental de Ramsès II, qui était dans un état assez pitoyable. Ce bloc de grès était conservé au sol et était donc extrêmement arénisé. J’ai eu de la chance que ce ne soit que l’arrière qui soit le plus détruit. J’ai dû récolter les fragments supposés faire partie du linteau, les consolider, faire un réassemblage et redonner à l’ensemble une forme à peu près cohérente pour qu’il puisse être exposé non loin de son emplacement d’origine. Malheureusement, on ne peut pas le remettre en place puisqu’il manque des assises aux montants de la porte auquel il appartenait.

Qu’est-ce que tu aimes dans ce travail ?
Le service de restauration est toujours sur plusieurs tâches à la fois, des projets au long cours, et des projets au coup par coup, de la maintenance en fonction des besoins ponctuels en lien avec les fouilles notamment. Notre équipe travaille constamment sur des objets sortis de fouilles en cours ou du matériel post-fouille. C’est un travail varié qui évolue aussi. Il a ainsi été beaucoup question ces dernières années de travail sur l’anastylose d’un monument d’Amenhotep Ier (dans le cadre du projet « FEF Karnak », avec le soutien de l’ambassade de France en Égypte). Les problématiques changent d’une année sur l’autre et c’est ce que je trouve très stimulant.
Plus généralement, ce qui me plaît dans la pratique de la conservation-restauration, c’est qu’elle repose sur des connaissances pluridisciplinaires théoriques très précises mais demande une adaptation constante, avec une grande part d’inconnu et d’expérimentations.
C’est par ailleurs un métier qui, dans ma spécialité, me permet de voyager et de découvrir d’autres manières de travailler et d’appréhender la discipline.
Note : Le Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak (CFEETK – https://www.cfeetk.cnrs.fr/) est une institution permanente et binationale sous les tutelles du Ministère égyptien du Tourisme (MoTA) et des Antiquités et du CNRS. Il a pour mission l’étude, la préservation et la valorisation des monuments de Karnak. Le CFEETK est actuellement dirigé par les Drs Abdelghaffar Wagdy (SCA-MoTA, aussi directeur général des Antiquités de Louqsor) et Jérémy Hourdin (CNRS).







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