Quelques questions à Marion Claude et Laura Aguer, membres scientifiques à l’Institut français d’archéologie orientale, à leur retour du site d’Athribis.

Pouvez-vous nous présenter en quelques mots le site d’Athribis ?
Marion Claude : Le site d’Athribis en Haute Égypte, ou plutôt Hout-Répyt en égyptien ou Atripé en copte, ne doit pas être confondu avec son homonyme du Delta. Situé à proximité de la ville de Sohag, dans l’ancienne 9e province de Haute Égypte, il accueille un ensemble de temples dédiés à la déesse lionne Répyt (Triphis en grec), accompagnée de son époux Min (le dieu d’Akhmîm, la capitale régionale) et de son fils Kolanthès. Une zone d’habitat se trouve également à l’extérieur de l’enceinte sacrée. Le site, occupé principalement depuis l’époque ptolémaïque et jusqu’à l’époque byzantine, est fouillé par l’université de Tübingen depuis 2003, sous la direction de Christian Leitz tandis que Marcus Müller conduit les fouilles sur le terrain.
À la suite de la fouille et de la publication d’un premier temple, les recherches se sont portées à l’ouest sur un secteur où l’équipe attendait de découvrir des chapelles osiriennes. Toutefois, c’est une autre surprise qui attendait les fouilleurs : une quantité inimaginable d’ostraca, ces tessons de poterie inscrits ! Depuis 2018, près de 45000 ostraca ont été découverts – soit plus qu’à Deir el-Médina, le site qui en avait livré le plus grand nombre jusqu’à présent. Du fait de la longue occupation du site, plusieurs langues et écritures sont attestées : principalement du démotique et du grec, mais aussi des hiéroglyphes, du hiératique, du copte et même de l’arabe. Ils sont étudiés par une équipe pluri-disciplinaire dirigée par Sandra Lippert, dont nous faisons partie.
Quelle partie de cette riche documentation étudiez-vous ?
Laura Aguer : Parmi la documentation du site, les étiquettes de jarre (aussi appelées tituli picti) sont particulièrement bien représentées, tant en démotique qu’en grec. Ce sont des textes très courts, apposés sur l’épaule ou la partie supérieure de la panse de l’amphore. Je suis chargée de l’étude des étiquettes grecques, en collaboration avec Cécile Lantrain qui étudie les étiquettes démotiques.
Ces inscriptions sont des témoins de l’approvisionnement en vin et en huile du temple (une seule étiquette grecque mentionne la nature du contenu, du vin) et des systèmes de distribution. Les étiquettes grecques sont datées de l’époque ptolémaïque à l’époque byzantine d’après la paléographie. Dans la plupart des cas, elles comportent un anthroponyme, souvent suivi d’un patronyme. Ces anthroponymes correspondent probablement au nom du producteur du contenu ou du destinataire de l’amphore.

Marion Claude : Pour ma part, je m’intéresse justement aux individus qui travaillaient et vivaient sur le site, c’est-à-dire que je dépouille les textes pour relever les personnes qui y sont citées et, le cas échéant, leurs titres et fonctions ainsi que leurs relations de parenté. Je travaille plus particulièrement sur les textes en démotique, mais j’inclus aussi les relevés faits par les autres membres de l’équipe, notamment pour le grec.
Il s’agit d’apporter un éclairage sur le fonctionnement des activités liées au temple, en croisant les informations sur les individus avec celles issues du contenu des textes (reçus, comptes, listes, certificats, horoscopes etc.). Il est particulièrement intéressant de noter que de nombreuses femmes sont présentes dans les ostraca, dans une proportion plus importante que dans les corpus documentaires connus jusqu’à présent, ce qui permettra de mieux comprendre leur rôle dans les activités du site.
Au-delà des individus eux-mêmes, les anthroponymes nous renseignent-ils sur la société de l’époque ?
Marion Claude : Oui, l’étude que je mène permet aussi de développer nos connaissances sur l’anthroponymie antique, car de nombreux noms n’étaient pas connus, ou pas attestés dans toutes les écritures. La plupart des noms sont d’origine égyptienne ou grecque, ou mélangent des éléments issus des deux langues. Ils sont souvent construits sur le nom de divinités, ce qui permet aussi d’approcher le panthéon égyptien local : Min/Pan, Répyt/Triphis, Horus/Apollon, Kelemdja/Kolanthès mais aussi Osiris, Isis, Anubis, Atoum, Bès ainsi que Hermès, Sarapis, Asclépios… Les anthroponymes constituent ainsi une mine d’information tant sur les croyances que sur la multiculturalité de la société égyptienne aux époques ptolémaïque et romaine.
Vous parlez de différences culturelles entre Grecs et Égyptiens. Les étiquettes de jarre grecques sont-elles différentes de celles en démotique ?
Laura Aguer : Elles sont en effet très différentes ! Par exemple, les textes démotiques comportent de nombreux toponymes (souvent des noms de vignobles), qui n’apparaissent pas du tout en grec. En outre, les étiquettes en démotique mentionnent parfois les mots tȝ sḥn.t, « la livraison », tandis que dans d’autres étiquettes démotiques, la livraison est désignée par un chiffre ordinal au féminin, ce qui éclaire certainement le sens des ordinaux attestés dans les étiquettes grecques. En revanche, l’indication des quantités est beaucoup plus fréquente en grec.

20-39-16/3904 – Ostracon démotique comportant une liste de noms masculins et féminins (© Athribis projekt).
Vous revenez d’Athribis, où la saison vient de se terminer. Quel est votre travail sur le terrain ?
Marion Claude : A leur découverte, les ostraca sont enregistrés par les archéologues, qui les mesurent et les photographient. Nous travaillons ensuite sur ces photographies pour établir une première lecture des textes. Toutefois, il peut être nécessaire de réexaminer les tessons pour vérifier des lectures, ce que nous faisons sur le terrain, ou plus précisément dans le magasin du service des antiquités attenant. Certains ostraca sont aussi restaurés par les restauratrices de la mission qui enlèvent les cristaux de sel et les résidus de sédiment qui couvrent parfois la surface. Nous pouvons alors continuer l’étude sur l’objet lui-même, reprendre des photos de détail ou encore faire des photographies infrarouges pour les ostraca les plus difficiles à lire à l’œil nu.
Pour finir, quelles sont vos perspectives de recherche ?
Laura Aguer : Il s’agira de comparer le contenu des étiquettes avec les données céramologiques sur les conteneurs, étudiés par Delphine Dixneuf. Dans la mesure où de nombreuses étiquettes en grec livrent des quantités, exprimées en choeis, celles-ci correspondent-elles à la capacité maximale de l’amphore ? D’autres questions restent en suspens, par exemple celle du contexte des remplois (une même amphore pouvait en effet porter plusieurs étiquettes, parfois datées de plusieurs années d’écart). La typologie de ces étiquettes nécessite aussi d’être affinée, afin de définir l’époque à laquelle apparaît tel ou tel type. Si vous voulez en savoir plus sur les ostraca d’Athribis, nous vous invitons à assister à la journée d’étude « Plurilinguisme en Égypte (IIIe s. av. J.-C. – VIIe s. apr. J.-C.) : Les ostraca d’Atripé – textes et images) », en Sorbonne, le vendredi 27 novembre !
Les membres de l’équipe « Ostraca » :
Sandra Lippert, démotique (CNRS)
Laura Aguer, grec (Ifao)
Anne Boud’hors, copte (CNRS)
Marion Claude, démotique (Ifao, membre du comité de la SFE)
Delphine Dixneuf, céramologue (CNRS)
Marina Escolano-Podeva, démotique (University of Liverpool)
Ivan Guermeur, hiératique (EPHE)
Cécile Lantrain, démotique (EPHE)
Christian Leitz, hiéroglyphes (Eberhard-Karls Universität Tübingen)
Brian Muhs, démotique (University of Chicago)
Louise O’Brien (Eberhard-Karls Universität Tübingen)
Carolina Teotino, figurés (Eberhard-Karls Universität Tübingen)
Naïm Vanthieghem, grec et arabe (CNRS)




